Marie, Vierge et Mère de Dieu et des hommes

En prélude aux fêtes de  Noël et à la veille de la fête de l’Immaculée Conception, nous vous proposons, ce texte de Maurice Zundel évoquant ces deux évènements.

Invoquons Marie, Vierge et Mère de Dieu et des hommes, pour faire naître en nous, à notre tour, Jésus son Fils, dans son amour virginal[1]

Joseph et Marie dans le film The Nativity Story (2006)

Très Saint-Père, et vous mes Pères dans le Seigneur,

Quel Eschyle, quel Shakespeare pourra jamais mettre en scène cet immense drame d’amour sur lequel s’ouvre l’Évangile de saint Mathieu? Rien n’est plus pur, plus transparent, plus discret, plus profond, plus humain, plus émouvant que ces quelques lignes où l’évangéliste met en scène Joseph et Marie, au moment où Joseph vient de découvrir la maternité de Marie.

Joseph est devant une évidence dont il n’a pas la clé mais, par respect, il ne peut parler. Il est tellement sûr de l’innocence de Marie qu’il ne peut que songer à la culpabilité d’un autre et ne voulant pas effleurer cette âme qu’il aime d’un amour unique, ne voulant pas l’effleurer de la moindre blessure, il décide de la renvoyer en secret pour lui épargner toute diffamation.

Et, de son côté, elle qui était introduite par Dieu dans ce mystère qu’elle porte en elle, elle ne veut pas trahir ce secret de Dieu, dont Dieu prendra soin assurément puisque c’est Lui qui l’y a engagée.

Et c’est cela, justement, cet immense drame, unique et incomparable, de ces deux êtres qui s’aiment du plus pur amour, du plus virginal, du plus profond et qui sont confrontés l’un à l’autre dans ce silence qu’aucun des deux ne peut rompre.

Joseph va donc se séparer –c’est du moins sa solution– de l’être qu’il aime le plus au monde et Marie, qui a plus besoin que jamais de cette protection, n’attend que de Dieu le dénouement de cette situation. Et le dénouement, ce sera précisément la voix de l’ange dans le sommeil de Joseph, la voix de l’ange qui va lui demander de prendre « Marie, ton épouse. » Ah! Que c’est beau: «Ton épouse: car ce qui est né en elle est l’œuvre du Saint-Esprit.» Tout cela en quelques lignes, tout ce drame humain en quelques lignes transparentes, virginales, comme le mystère qui est évoqué, et avec d’autant plus de profondeur que l’éclairage de Matthieu est latéral. C’est le drame de Joseph qui témoigne de la virginité de Marie, qui nous fait entrer dans son secret.

Cette conception virginale, qui atteste précisément que Jésus est le second Adam, le nouvel Adam, le commencement d’un nouvel univers, qu’il n’est pas contenu dans la série des générations, que c’est lui, au contraire, qui les tient et qui leur confère leur unité en les rendant toutes contemporaines dans son Amour, cette conception virginale nous renvoie à l’Immaculée Conception, qui est comme l’aspect intérieur de la conception virginale.

En effet la conception virginale n’est pas un événement biologique. Il ne s’agit pas d’une parthénogenèse au sens de la biologie d’aujourd’hui. On a pu féconder des lapines sans le concours du mâle: c’est là un événement biologique qui pourra peut-être s’étendre beaucoup plus haut dans l’échelle de la vie animale.

La conception virginale de Marie est tout autre chose. Précisément, elle a ses racines dans son Immaculée Conception, dans cette dédicace de son être dès le premier instant de son existence, dans cette dédicace de tout son être à Jésus. C’est cela la merveille de l’Immaculée Conception. C’est l’aube de la Rédemption qui vient à notre rencontre dans la personne de Marie: « Sublimiori modo redemptam », rachetée d’une manière plus sublime que toute créature, rachetée de cette dette contractée par toute la postérité d’Adam, de cette dette du péché originel dont elle est épargnée par la surabondance de grâce qui lui est conférée, naissant de son fils avant qu’il naisse d’elle, selon le mot admirable de Dante dans le dernier chant de la Divine Comédie: «Vergine Madre, figlia del tuo figlio.» Comme c’est beau! Vierge Mère, fille de ton fils.

Impossible de rencontrer ce mystère sans jubilation, de rencontrer cette aube de la Rédemption, de voir précisément la grâce du Christ surabonder dans l’âme et dans l’être de sa mère et de voir Marie, dès le premier instant déjà, consacrée totalement à Jésus et déjà sa mère, puisque sa maternité est une maternité de l’esprit, une maternité de la personne et elle est déjà toute entière ordonnée à lui, tout entière pleine de lui, elle le conçoit dans son esprit, elle en vit dans sa contemplation avant que sa chair virginale ne devienne le berceau de l’Incarnation.

Marie est toute de Jésus et sa maternité est totalement désappropriée d’elle-même car, précisément, l’Immaculée Conception, en lui conférant la plénitude de la grâce, l’Immaculée Conception la libère radicalement d’elle-même. La liberté, la libération, c’est le leitmotiv de notre foi. Marie est la femme pauvre d’elle-même, tellement désappropriée d’elle-même, totalement orientée vers Jésus, à tel point que, lorsqu’on invoque Marie, elle ne peut que répondre: «Jésus, Jésus…» pour le faire naître en nous car éternellement elle est la mère de Jésus, sa maternité n’étant pas biologique, n’étant pas limitée à l’espace et au temps, sa maternité concernant le second Adam.

Cette maternité qui fait d’elle la seconde Eve, cette maternité n’a pas de limite. Éternellement, Marie a à enfanter Jésus en nous, à préserver sa vie en nous, à nous ramener en lui dans le rayonnement de sa virginité.

Il y a, à l’origine du nouveau monde, à l’origine de la nouvelle création, il y a un homme et une femme, Jésus et Marie. Il y a un couple, mais virginal: « Christus virgo, Maria virgo », un couple virginal qui va collaborer dans ces rapports que Dante vient d’exprimer d’une manière si parfaite : « Vergine Madre, figlia del tuo figlio ». Il y a donc une femme: la femme est associée à ce mystère et elle y a une part éminente et indispensable. En elle se révèle le visage authentique de la femme qui n’est pas simplement la procréatrice qui donne à l’homme une postérité, mais une personne, une valeur, une source de lumière et qui doit devenir un berceau de sainteté. Il y a là une harmonie merveilleuse et on ne saurait pas, en effet, où trouver la femme si elle ne nous était pas révélée en Marie.

Pour nous, hommes, c’est une grâce insigne de rencontrer la Vierge qui nous virginise: « Virgo virginans », c’est une de mes invocations constantes, Virgo virginans, la Vierge qui nous virginise. La rencontrer, comme il m’a été donné de le faire au moment de l’adolescence, la rencontrer, mais c’est une telle libération, c’est une telle exigence de libération que toute la vie en est transformée. Marie, comme le chemin maternel vers le Seigneur, Marie qui a prise d’une manière si privilégiée sur notre sensibilité pour l’apaiser, pour l’éclairer, pour l’approfondir, pour l’intérioriser! Je ne vaux rien sans elle, rien, rien et, quand j’arrive à la messe, au moment de la consécration, je l’invoque de tout mon cœur pour qu’elle soit là, pour qu’elle remplisse ces mots de sa lumière, de sa présence et de son amour, car elle peut dire: «Ceci est mon corps. Ceci est mon sang», elle peut donner à ces mots leur pleine vérité. Alors je me retranche dans sa lumière et je lui demande de les dire avec moi pour que ce soit vrai. Ne rien faire sans elle…, oui…, c’est cela, précisément parce qu’elle est ordonnée à enfanter le Christ en nous, parce que sa maternité n’a pas de frontière, parce qu’elle est universelle, parce qu’elle embrasse tous les hommes et tout l’univers.

Quel immense appauvrissement ce serait si le Christianisme ne nous avait pas donné ce visage de la Vierge qui renouvelle la lumière de nos yeux, qui purifie notre regard et qui nous donne de pouvoir contempler toute l’humanité avec respect et émerveillement et qui nous donne aussi de nourrir en Dieu une confiance sans limite.

Car Marie, outre toutes les grâces dont elle est la source, dans l’ordre de notre sensibilité, dans l’ordre de notre conversion, dans cet appel à la virginité qu’elle ne cesse d’être en nous, Marie est aussi le plus beau sacrement de la maternité de Dieu. Car enfin, c’est Dieu qui a créé le cœur de toutes les mères et d’abord le sien avec un pur rayon du Sien et, si Dieu a pu mettre dans le cœur de toutes les mères toute cette possibilité de dévouement et d’oubli d’elles-mêmes, c’est qu’il est mère, infiniment, comme il le dit d’ailleurs dans le prophète Isaïe : « Quand une mère oublierait son enfant, qu’elle ne se souviendrait plus du fruit de ses entrailles, moi, dit le Seigneur, je ne vous oublierai pas.» (Is. 49:15)

Il y a donc dans la présence de Marie cette garantie, cette révélation de la maternité de Dieu et, lorsque nous l’appelons notre mère « Nostra Mater » ou lorsque nous disons simplement « Maman » dans la plus courte prière que nous puissions faire, ce mot monte à travers son cœur vers le cœur de Dieu, qui est infiniment plus mère que toutes les mères et, dans la misère humaine, dans la désespérance humaine, il suffirait que cette prière jaillisse du cœur de ma maman pour que tout soit accompli, que tout soit dit, que l’espérance refleurisse dans ce contact avec le cœur infiniment maternel de Dieu.

Dieu nous a fait ce don merveilleux de la Vierge, notre mère, et nous ne pouvons que nous engager dans son sillage, en l’appelant chaque fois que nous nous sentons gagnés par notre fragilité, en l’appelant plus instamment pour qu’elle réveille en nous toutes les lumières, qu’elle nous rende plus proche le cœur du Seigneur en vainquant les résistances du nôtre.

Impossible de se séparer de Jésus si on est solidement tenu en main par la Vierge ou plutôt si on se remet avec une entière confiance entre ses mains. Et c’est ce que nous voulons faire très simplement en rendant grâce au Seigneur qui nous a révélé sa maternité par celle de Marie, en enfermant toutes nos prières dans le cri de l’enfant vers sa mère: « Maman », et en demandant à la Très Sainte Vierge de nous accompagner jusqu’à l’heure de notre mort, en transfigurant toujours pour nous ce monde qui garde la trace de son passage, en le transfigurant par sa lumière et en nous virginisant par sa virginité.

 

[1] Maurice Zundel lors de la Retraite au Vatican, le 24/02/1972. Publié dans « Quel homme et quel Dieu » et sur le site www.mauricezundel.com, du 22 au 24-05-2013

 

2 réflexions sur « Marie, Vierge et Mère de Dieu et des hommes »

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