Accepter d’être origine

La psychologie des profondeurs nous a rendus attentifs aux traumatismes, aux blessures mentales et morales de certains enfants qui ont été refusés par leurs parents. Ce cas est devenu classique des troubles mentaux ou tout au moins des névroses qui proviennent précisément de ce que l’enfant a été refusé, de ce qu’il est né malgré la volonté de ses parents, et notamment de sa mère. Et on peut dire que la plus grande partie des enfants, l’immense majorité des enfants naissent de cette manière, sans avoir été voulus, enfants de l’espèce plus qu’enfants de leurs parents.

Et ce que les névrosés qui souffrent de ces traumatismes, de cette blessure originelle, peuvent reprocher à leurs parents, c’est précisément de ne pas avoir été vraiment l’origine de leur vie. Ils ont laissé agir la chair et le sang plus qu’ils ne se sont donnés eux-mêmes à cette vie qui est née dans l’aveuglement de l’instinct. Tant d’enfants pourraient, de par le monde, faire à leurs parents ce reproche d’avoir refusé d’être origine.
Cette blessure constituée par le refus d’être origine nous reporte immédiatement à la faute originelle dont on peut penser qu’elle est directement intéressée à l’avenir de l’espèce humaine. D’une certaine manière, l’homme a dû refuser d’être origine, il a dû refuser de s’engager avec toute sa générosité dans un acte vraiment créateur. Car justement tout l’avenir de l’humanité, comme tout l’avenir du monde et peut-être même son passé, reposait sur ce consentement, sur ce don originel qui devait promouvoir la création tout entière au plan de la liberté.
Car c’est cela qu’il faut retenir dans la tradition biblique du péché originel. : une vocation immense, infinie, illimitée et la faute elle-même, non pas comme l’usurpation de l’homme qui tente de se faire Dieu, c’est-à-dire une sorte d’ambition démesurée, mais au contraire, la faute originelle comme un manque d’ambition; une avarice repliée sur elle-même, comme une limitation apportée à Dieu et au don de Dieu. Et dans le récit biblique, ce qui est le plus frappant, c’est précisément ce doute sur la bonté de Dieu, cette transformation de Dieu en Dieu propriétaire et jaloux qui interdit à ses créatures l’usage des dons qu’il leur a faits.
Ce refus d’être origine, au fond, se répercute dans tout acte vraiment libre. Car un acte pleinement libre, un acte qui engage et constitue la personne est toujours d’une certaine façon un acte originel, un acte qui dépasse infiniment les circonstances où il est accompli, comme le travail de l’épouse, quand elle l’est vraiment, ne se limite pas aux besognes de son ménage, mais la rend disponible dans tout ce qu’elle fait, la rend disponible tout entière et fait de chacune de ses actions un nouvel acte d’amour. un nouvel engagement de sa personne.
Un acte humain, est toujours plus grand que ses circonstances ; quand il va jusqu’au bout de lui-même, il est toujours infini dans les disponibilités qu’il évoque et qu’il confirme.
Et toutes ces expériences, toutes ces prises de conscience sur le refus d’être origine qui constitue proprement la faute, la faute originelle et toute faute, nous font prendre conscience aussi que l’histoire du monde est une histoire à deux. C’est une histoire d’amour, une histoire que Dieu ne peut accomplir à lui tout seul, car Dieu est esprit, il est intimité, il est amour. Il n’a pas prise sur autre chose que l’esprit, sur autre chose que l’amour.
C’est pourquoi la charnière de l’univers, la charnière de l’acte créateur, c’est la pensée, c’est le cœur, c’est l’amour de la créature intelligente et libre. C’est à travers elle que se communique l’élan créateur et, si la créature intelligente et libre fait défaut, si elle s’absente, si elle se refuse, c’est la création toute entière qui avarie, qui échoue, qui devient une dé-création. C’est ce que saint Paul nous donne à entendre dans le texte magnifique de l’Epître aux Romains où il nous montre toute la création qui gémit jusqu’à présent dans les douleurs de l’enfantement. La création gémit, elle est déchirée parce qu’elle n’est pas accomplie. Elle attend, dans l’espérance, la révélation des fils de Dieu, elle attend que l’homme se redresse, elle attend que l’homme consente, qu’il devienne à son tour un créateur.
C’est ce qu’il faut entendre dans la tradition biblique du péché originel. L’histoire du monde est une histoire à deux. C’est une histoire d’amour qui s’enracine non seulement dans le coeur de Dieu, mais dans le nôtre, car si nous sommes, d’une certaine manière, solidaires physiquement de l’univers dans lequel nous sommes plantés, dont nous nous nourrissons et dans lequel nous respirons, l’univers lui aussi est planté en nous enraciné dans notre pensée et notre amour et, spirituellement, il ne peut se réaliser sans notre consentement.
Histoire à deux et qui est une histoire d’amour, et c’est pourquoi le récit de la faute originelle nous fait entendre le cri de l’innocence de Dieu. Dieu n’est pour rien dans le mal, dans la souffrance, pour rien dans la mort, pour rien dans les désordres et les catastrophes cosmiques, car lui, il est toujours présent, toujours donné, toujours amour, toujours offert sans s’imposer jamais. Il ne peut faire autre chose que d’être amour, toujours présent, mais il est nécessairement désarmé devant nos refus d’amour, le refus de créatures semblables à nous peut-être dans d’autres planètes et qui concourent comme nous à la création de notre univers. C’est pourquoi la passion de Jésus a une grandeur et une signification cosmiques. Elle ne concerne pas seulement l’humanité, mais tout l’univers, comme elle est la reprise et la récapitulation de toute l’histoire.
Mais, si elle a un sens illimité, infini, cosmique, elle n’est pas seulement rétrospective : elle ne regarde pas seulement en arrière, elle regarde bien plus encore en avant. Il ne s’agit pas en effet pour nous, en vivant la passion de Jésus-Christ, de nous plonger simplement dans notre passé, dans le passé de l’univers, il s’agit de reprendre conscience de notre vocation et de l’accomplir. Il s’agit de commencer à être, il s’agit d’accepter d’être un commencement, une source et une origine, comme nous le dit avec une si magnifique sobriété la prière de l’Offertoire : « O Dieu, qui avez créé l’homme dans une admirable dignité et qui l’avez plus magnifiquement encore réformé. »
Cette réformation magnifique, surabondante et donc prospective est le regard en avant : elle nous invite à entrer aujourd’hui dans notre vocation de créateur, à prendre conscience de l’immensité de notre vie, de la puissance infinie de notre liberté de cette catholicité, de cette universalité de l’acte humain qui resplendit d’une lumière si émouvant dans la vie si brève et si riche de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Elle a compris, cette jeune fille, l’immensité de la vocation humaine et qu’il ne s’agit pas pour elle de se sanctifier pour elle-même, de faire son sommet et d’atteindre sa béatitude. Ce qu’elle veut, c’est, dit-elle lorsqu’elle sent que les mortifications corporelles ne sont pas l’essence de sa vocation, ce qu’elle veut être, ce qu’elle se sent appelée à être, c’est le cœur de l’Eglise : « Eh bien moi, je serai le coeur de l’Eglise! » C’est donc immédiatement le monde entier que sa vision embrasse, c’est le monde entier qu’elle a mission de porter et nous savons qu’effectivement, elle l’a porté et que sa prière de cloîtrée silencieuse, que son activité insignifiante a franchi tous les murs, toutes les frontières, a fait fleurir la grâce dans des millions d’âmes, parce que, justement, elle a accepté, sans employer ces mots mais en entrant pleinement dans leur réalité, d’être vraiment une origine, un commencement, un créateur.
Et c’est cela notre vocation. Nous ne sommes pas en face du Christ pour commémorer une histoire passée et nous émouvoir à fleur de peau sur un supplice inexprimable. Nous sommes en face de lui pour retrouver le sens même du geste créateur, pour l’achever, pour l’accomplir, pour lui donner toute sa plénitude, pour délivrer le monde de ses désordres et l’univers de son gémissement, pour que le monde devienne digne de Dieu et digne de nous.
C’est toujours sous le signe de la grandeur que l’Evangile se place. Il n’est nullement une sorte de consolation donnée à une humanité faible et pleurnicharde. L’Evangile nous appelle à une action formidable, immense, discrète en même temps et silencieuse, parce que justement cette action, c’est nous-même, tout entiers engagés dans cet amour nuptial où Dieu nous appelle en sollicitant éternellement notre oui qui doit fermer l’anneau d’or des fiançailles éternelles.
Nous voulons donc écouter cet appel qui retentit au plus profond de l’histoire, comme il résonne au plus intime de nos cœurs, cet appel à la grandeur que saint Léon commémorait à Noël : « Souviens-toi, prends conscience, ô chrétien, de ta dignité et maintenant que tu participes à la nature divine, ne retombe pas, par une conduite dégénérée, dans ta bassesse de jadis. Souviens-toi de quel Corps tu es membre et quelle est la tête. »
Oui, c’est cela, tout commence. Nous n’allons pas vivre au passé, mais vivre dans le présent, dans l’éternel présent, l’éternel cadeau de Dieu en essayant avec Thérèse de l’Enfant Jésus de consentir de tout notre être, afin d’entrer, nous aussi, dans la catholicité de l’amour, pour devenir le coeur de l’Eglise. En nous souvenant de ce grand mot de Bergson, qui n’a jamais été plus vrai que dans la lumière que la liturgie nous présentant la passion de Jésus-Christ comme une respiration: « Le monde est une machine à faire des dieux ; Dieu a créé des créateurs. »

Maurice Zundel

Enregistré au Couvent des Pères Carmes de Bruxelles. Publié dans « Foi Vivante », avril/juin 1962 (N°11)   Revue des Carmes Bruxelles

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