DIEU ? C’EST CELUI QU’ON AIME !

La conclusion la plus ferme et la plus certaine de l’expé­rience, c’est que la seule action qui compte, la seule qui puisse trans­former l’homme, c’est une action de présence.

La technique est magnifique et nous ne pouvons que lui vouer la plus sincère admiration, mais la technique a prise sur les choses. Pour avoir prise sur l’humain, sur l’esprit, sur le cœur, sur la personne, il est indispensable que s’accomplisse cette action de présence qui est le rayonnement même de la personne.

Des vies extrêmement humbles sont souvent celles qui par­lent avec le plus d’éclat. Les vies les plus simples, les plus silencieu­ses, les plus ignorées sont aussi celles, presque toujours, qui exercent le plus profondément cette action de présence, cette action silencieuse, cette action qui vient de ce que l’œuvre est enracinée dans une Présence infinie et qu’elle en porte le rayonnement.

Des êtres étonnamment doués, aux talents innombrables, qui réalisent parfois des chefs-d’œuvre, nous déçoivent très profondément lorsqu’on entre en contact personnel avec eux, parce qu’on les trouve tout encombrés d’eux-mêmes. On ne se sent libres vraiment, on n’est com­blé qu’en face des êtres qui portent en eux un espace illimité où une Présence infinie se respire.

Nous nous trouvons aujourd’hui en face d’un matérialisme inconnu jusqu’à présent, un matérialisme non pas philosophique, bien que celui‑ci existe et se fasse jour sur tous les points de la planète, mais beaucoup plus grave et beaucoup plus digne de respect, un matérialisme scientifique.

Je veux dire que les phénomènes cosmiques, les phénomènes de l’univers, sont pris aujourd’hui dans des mailles si serrées que tout s’explique par le jeu des forces naturelles. Même l’homme s’explique tout entier par le jeu des forces naturelles, il suffit de bien connaître la chimie cellulaire pour obtenir le secret de l’être humain. Tout s’expli­que… Il n’y a donc plus rien à chercher en dehors de ce que le labora­toire peut fournir. Et s’il peut encore être question de Dieu, c’est com­me d’une émotion que l’on veut bien concéder aux âmes trop sensibles qui ne se contentent pas de la poésie de laboratoire.

Le monde s’explique par les forces naturelles, l’homme s’ex­plique par sa chimie cellulaire… Mais il s’agit ici d’un homme préfa­briqué ; il s’agit d’un homme tel qu’il résulte de sa naissance charnelle. Il y a un autre homme qui n’est pas encore. Il y a un autre univers qui n’est pas encore, une autre création qui attend dans les gémissements de naître et de s’affirmer. Et, justement, la vie spirituelle, la Présence divine s’attestent en ce monde qui n’est pas encore, en cet homme qui n’est pas encore né. C’est ce que notre Seigneur indique dans cette parole, une des plus actuelles de l’Evangile, lorsqu’il dit à Nicodème :  » Il faut naître de nouveau. »

L’homme ne surgira, l’homme ne naîtra, l’homme ne sera une réalité digne d’estime, de respect, une réalité immortelle et apparaissant conne telle, une réalité infinie, l’hom­me ne sera tel, que lorsqu’il sera né de nouveau. Et toute la vie spiri­tuelle, et toute la Révélation de Dieu se situent précisément dans cette marche infinie, dans cet univers qui n’est pas encore, et qui doit être, que nous avons à susciter, à créer en nous créant nous‑même.

Mais qu’est‑ce que cela veut dire ? Comment pouvons‑nous nous créer ? Comment pouvons‑nous naître de nouveau ? Il n’y a qu’une seule possibilité, qui est le secret le plus profond de l’Evangile, c’est de faire le vide en nous, c’est de nous ramasser, de nous prendre tout en­tiers jusqu’à la racine de l’être pour nous donner.

Il s’agit de passer du dehors au-dedans, du moi possessif au moi oblatif, en reconstituant un être absolument neuf, du fait précisément qu’il ne subit plus l’être préfabriqué qu’il tenait de sa naissance char­nelle et qu’il est tout neuf, éternellement nouveau, face à cette Présence cachée au plus intime de nous, qui ne cesse de nous attendre et qui est au fond de nous-même un espace illimité et vie éternelle.

C’est cela le génie de l’Evangile, c’est cela le don mer­veilleux de Jésus‑Christ, de nous révéler simultanément Dieu et l’Homme, de nous donner ensemble : l’Homme et Dieu. Jamais nous n’aurions pu par­venir jusqu’à nous-mêmes d’une manière équilibrée et en concordance avec une expérience à chaque instant vérifiable, si Jésus ne nous avait pas révélé, et non seulement révélé, mais rendu présent dans sa Personne, le Dieu Trinitaire, le Dieu dépouillé, le Dieu qui n’a rien, le Dieu qui don­ne tout, le Dieu qui est une éternelle respiration d’Amour, le Dieu qui est Dieu, parce qu’il n’a rien, le Dieu qui n’a de contact avec soi-même qu’en se communiquant dans la respiration du Père, du Fils et du Saint­-Esprit.

C’est ainsi que nous faisons cette découverte dans la lu­mière de Jésus, cette découverte incroyable qu’en effet nous sommes ap­pelés à la suprême grandeur, à une grandeur infinie, que nous sommes appe­lés à être source et origine, mais à la manière de Dieu qui est de se vider de soi, qui est de tout donner, qui est de n’avoir aucune adhérence à soi, qui est de n’être qu’un élan d’amour vers cet Autre au plus intime de nous, qui est la vie de notre vie.

Mais, bien sûr, pour rencontrer cette Présence au plus inti­me de nous, pour rencontrer ce visage imprimé en nos cœurs, pour décou­vrir cet immense espace qui fait d’un être humain un être universel, il faut entrer dans le silence le plus profond, il faut cesser de faire aucun bruit avec soi‑même, il faut atteindre jusqu’à la racine de l’être, là où précisément notre personnalité jaillit du coeur à coeur avec l’hôte bien­-aimé qui nous habite.

Si on ne descend pas jusqu’à ce centre, si on ne vit pas dans ce silence infini, on ne peut vivre que dans les régions superfi­cielles de son être, on est voué nécessairement au préfabriqué, au règne des instincts individuels et collectifs. En effet, alors, l’homme n’exis­te pas, il n’est qu’un produit de l’univers, porté par l’univers et il s’explique tout entier par sa chimie cellulaire.

Et du même coup, Dieu devient une idole, une chimère. Il n’y a plus aucune expérience qui en puisse donner la notion puisqu’il n’y a plus cette nouveauté incomparable et merveilleuse de la nouvelle nais­sance d’un être qui surgit, qui se tient debout, qui apporte à tout l’uni­vers l’Evangile éternel, parce qu’il vit de la Présence infinie qui est la joie et la libération de toute l’humanité et de tout l’univers.

Et c’est là précisément le sens de la vie contemplative hors de laquelle il n’est aucune vie humaine. C’est le sens de la vie contem­plative d’être au cœur de l’humanité, d’atteindre à l’origine de l’hu­manité, d’atteindre à la plénitude de la Révélation de Dieu, à travers le visage de l’homme né de nouveau et qui porte en lui la splendeur de Dieu.

C’est là le sens de la vie contemplative, c’est là son ur­gente nécessité dans le monde d’aujourd’hui, dans ce monde tout-puissant au point de vue technique et si totalement déboussolé au point de vue humain. Il faut rendre à ce monde sa direction, il faut lui donner un gouvernail intérieur, il faut ramener chacun à cette création qui incombe à chacun, à cette création où chacun est indispensable, car c’est en créant au-dedans de lui un espace illimité qu’il deviendra universel et qu’il pourra être pour tous ses frères humains, un ferment de libération, une révélation du Dieu vivant.

Et c’est là, mes chères filles, c’est là le sens de votre profession, ce retour à l’humain dans sa source, ce retour au divin au plus intime du cœur de l’homme. Et tout se résume en un mot : le silence, le silence… le silence intérieur, le silence sur soi, le silence de soi, le silence vivant que l’on respire dans les monastères authentiques qui sont comme d’immenses et indispensables sacrements de ce silence vi­vant et qui est le berceau de la nouvelle naissance.

Le silence.  » Mystère de clameur, disait Ignace d’An­tioche, mystère de clameur qui s’accomplit dans le silence de Dieu. » C’est vrai, aucun message n’est plus nécessaire, n’est plus attendu, n’est plus indispensable aujourd’hui que ce message du silence vécu, du silence vivant, du silence qui est une Personne, du silence qui est une Présence réelle, du silence qui crée un espace de vie.

Les mots ont perdu leur vertu. Il ne s’agit plus d’ex­pliquer un monde qui s’explique suffisamment par le laboratoire, mais qui n’est pas le vrai monde, qui n’est encore qu’une ébauche de la création authentique. Il s’agit de révéler cette création même en l’accomplissant en nous et en apportant à nos frères humains, sans rien dire, par notre seule présence, le rayonnement de la Présence unique.

Silence de Dieu. Silence de l’homme. Silence de l’homme qui laisse éclater le silence de Dieu et qui est la plus haute révé­lation de sa présence. Il est au-dedans de nous ce secret d’amour qui ne cesse de se murmurer, dès lors que nous sommes nous-même à l’écoute de Dieu.

Et par bonheur, votre profession s’accomplit aujourd’hui en cette fête de l’Immaculée- Conception, en cette aurore de la Rédemp­tion où la Vierge, dès le premier instant de son existence, apparaît comme l’Arche d’Alliance, comme le tabernacle de Dieu, comme la nou­velle Eve, comme celle qui annonce un monde nouveau, un monde authen­tique, un monde libéré, un monde translucide, un monde infini.

Elle est si vidée d’elle‑même, dès le premier instant de son existence, elle est un espace si diaphane, que déjà elle est le berceau du Verbe incarné, que déjà elle est la Mère du Christ, que déjà elle est la Mère des Hommes, que déjà elle est au milieu de nous l’annonciatrice de cette libération qui jaillira de la Croix du Seigneur.

Et c’est par elle, justement, en entrant dans son silence, dans sa pauvreté, dans sa démission, dans sa désappropriation radicale, c’est par elle que nous apprendrons à réaliser humainement un dépouil­lement divin. Nous allons demander au Christ par son intercession d’en­trer dans ce silence, de le vivre, de le devenir pour être une pré­sence réelle. La Présence eucharistique n’est‑elle pas une Présence silencieuse, une Présence qui ne fait pas de bruit, une Présence qu traverse les siècles sans jamais s’imposer et en s’offrant toujours a l’âme attentive qui a soif de réalité ?

Tout est là, mes bien chères filles, tout est là : que nous soyons, que vous deveniez, que nous devenions tous, chaque jour davantage, une présence réelle aussi silencieuse que la Présence eucharistique, aussi dépouillée que la présence de l’Immaculée.

Nous sommes au commencement du monde, toujours au commencement de la création. Chaque battement de notre cœur peut sus­citer une nouvelle étoile ; chaque battement de notre cœur peut susciter une liberté encore endormie, chaque battement de notre cœur peut rayonner sur toute l’histoire et sur toutes les galaxies… pourvu justement, que nous entrions dans ce silence infini où l’on n’est plus qu’à l’écoute du silence éternel où l’on s’échange avec ce Dieu caché en nous qui est la respiration de notre liberté, pour devenir avec lui, une présence.

Cette Présence cachée, Présence diaphane, est une Pré­sence réelle qui ne s’impose jamais, mais qui est offerte à tous, comme une invitation à découvrir cet immense secret d’amour caché au fond de toute conscience humaine. Un frère de saint Jean de La Croix, un humble frère lai, qui ne savait pas lire, l’exprimait si justement, si magnifiquement, quand on lui demandait : mais donc, qui est Dieu ? Qui est Dieu ? ‑ Il répondait, et vous allez répondre et nous répondrons tous avec lui :

DIEU ? C’EST CELUI QU’ON AIME !

 

Maurice Zundel

Abbaye de LA ROCHETTE, 1967

LE MONASTERE mensuel no 116

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