LA DECOUVERTE  DE DIEU

 

Un peintre s’est passé de déjeuner pour acheter de bonnes couleurs. Il n’a pas voulu trahir. Il sait bien que la toile où il exprime son rêve pourra être détruite, oubliée, mangée par le soleil : plus les moyens dont il dispose sont précaires, plus généreuse doit être sa fidélité.

Il ne prétend pas assurément enclore la Beauté dans ces taches harmonieuses qui prennent vie sous la caresse de son pinceau : tant de chefs-d’œuvre l’eussent exprimée déjà si c’eût été possible. Dans cet immense concert d’adorations, simplement, il apportera sa note.

Aussi humble soit‑elle, il veut qu’elle soit pure. Sa vie ne sera‑t‑elle pas justifiée, s’il la donne en l’accomplissement d’une oeuvre parfaite ? La Beauté vaut mieux que lui‑même.

Elle habite son cœur et pourtant son coeur ne la peut contenir. Elle le déborde de toutes parts, elle le soulève comme le flux invincible d’une marée infinie ; elle l’inquiète et l’apaise, le dépouille et l’épure, créant au-dedans de lui, des espaces où l’horizon a l’ampleur de l’amour.

Si vous interrogez l’artiste en proie à cette divine passion, il ne répondra point. Il ne sait pas parler. Il écoute, et le dialogue où son art, où sa vie, sont engagés, est au-delà de toute parole : en la communion de tout son être à un Autre.

Le savant vous ferait la même confidence, s’il vous découvrait l’âme de sa recherche, l’aimantation mystérieuse qui soumet toute son oeuvre à l’attrait de la vérité.

La moindre attention à votre vie donnera d’ailleurs le même résultat. Votre conscience ne cesse d’exiger de vous ce don que vous pouvez refuser, mais dont il vous est impossible de nier toujours l’imprescriptible obligation.

Lady Macbeth essayait vainement d’effacer sur ses mains la trace invisible du sang royal que son ambition avait fait verser :  » Va t-en, maudite tâche, va‑t‑en. » Mais la tâche ne s’en allait pas, dont un témoin mystérieux ne cessait de raviver le sinistre éclat.

Nous connaissons tous, plus ou moins, cette situation. Une pensée ambitieuse, un désir suspect, peuvent n’avoir été devinés de personne. Notre réputation demeure intacte parmi les hommes. Nous ne pouvons nous dissimuler cependant la fissure interne par où s’enfuient la paix et la joie, tant que le repentir n’a point cicatrisé la plaie creusée dans l’âme par notre égoïsme.

Nous nous sentons responsables, nous avons une réponse à donner. Notre dignité tient au soin que nous prenons de la valeur qui nous est confiée.

Aussi bien, chacun de nous paraît-il grand dans la mesure où il s’efface devant ce qui n’est pas lui‑même en lui, devant cette lumière qui nous gagne à son contact pour susciter en nous la même démission.

Des habitudes sociales ne sauraient, à elles seules, rendre compte de ce fait, non plus que nos devoirs envers l’humanité. Car nous savons que l’exigence morale concerne l’ordre de nos pensées les plus intimes, bien plus encore que la répercussion visible de nos actes. Et quant à nos devoirs envers l’humanité, ils ne nous lient à toute personne humaine, que pour aider chacune à se dégager de soi, en offrant une transparence de plus en plus parfaite au rayonnement de la Beauté, de la Vérité et de l’Amour.

Car cela seul est vraiment humain qui dépasse l’homme, en l’ordonnant à cette Présence ineffable qui l’enveloppe d’éternité.

Chacun de nous la reconnaît, sans éprouver toujours le besoin de la nommer, toutes les fois qu’il la rencontre dans une âme vivante.

Alors il découvre, en son propre cœur, une source mystérieuse qui voudrait jaillir en vie éternelle.

Maurice Zundel
L E  C 0 U R R I E R  de  G E N È V E,  lundi 29 juin 1936

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