Le Visage de Dieu appelé à naître de notre cœur


Homélie à Lausanne, Noël 1970

 Combien de fois, au cours de cette année, avez-vous écrit le chiffre 1970? Chaque fois que vous écriviez une lettre, ce chiffre s’inscrivait sous votre plume; chaque fois que vous receviez un journal, un périodique, vous lisiez le même chiffre, en oubliant sans doute que 1970 était une référence à la naissance du Christ.

Ce phénomène unique, cet événement que nous célébrons ce soir, est la clé de l’Histoire. Toute l’Histoire s’ordonne à lui. Il y a des siècles avant Jésus-Christ, et il y a des siècles après Jésus-Christ, et toute la terre, finalement, a accepté l’ère chrétienne, et toute l’Histoire est écrite en fonction de cet événement silencieux et secret: la naissance de Jésus-Christ.

Rien que ce phénomène souligne l’importance unique, incomparable de cette personnalité de Jésus-Christ. Mais qu’est-ce qui peut justifier dans cette personnalité, cette position unique dans l’Histoire? Qu’est-ce que Jésus apporte à l’Humanité? Qu’est-ce qu’il y a de changé? Qu’est-ce qu’il y a de proprement unique dans Son message et dans Sa personne?

On peut le résumer dans une équation d’une portée infinie: cette équation, si nous pouvions la comprendre  -mais elle est inépuisable, cette équation-  si elle pouvait toucher notre cœur, elle nous remplirait d’émerveillement et de gratitude, cette équation frappée par la Croix du Seigneur, cette équation, c’est que: « Aux yeux de Dieu, l’Homme égale Dieu ».

En effet, la Croix du Christ, si l’on embrasse toute l’Histoire, toute l’Humanité, tout l’Univers, la Croix du Christ signifie que Dieu se donne, se donne pour l’Homme, que Dieu considère que la vie de l’Homme vaut la Sienne, que la vie de l’Homme a une valeur et une portée infinie. Comment cela est-il possible? Commençons pour cela à retenir cette équation: « aux yeux de Dieu, l’Homme égale Dieu! »

Cela veut dire, d’abord, que l’Homme doit se faire. Il est d’abord, bien sûr, préfabriqué. Nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, la vie nous a été communiquée sans notre consentement. Et quand nous nous sommes aperçus que nous existions, c’était fait, et d’une manière irrévocable. Mais jusqu’à ce point, nous ne sommes que des objets, car un objet c’est précisément un être qui subit son existence, qui ne la choisit pas, qui est inscrit dans un cycle de déterminismes pour lui insurmontables.

Si l’Homme se réduisait à cela, s’il n’était qu’un objet, il n’y aurait pas de problèmes, puisqu’il serait soumis à une fatalité insurmontable, et d’ailleurs absurde.

Les équations posées par Jésus, l’équation qui resplendit dans la Personne de Jésus, justement, constitue un appel incomparable à nous faire. Ce qui importe, ce n’est pas ce qui est fait, qui nous réduirait à la condition d’objet, c’est ce qui est à faire, c’est ce que nous avons à faire de nous-mêmes, c’est à dire: nous faire…

On réclame une aventure, on réclame un sens à la vie, on demande pourquoi on est là, ce qu’on va faire de soi… et précisément, Jésus nous appelle à nous faire. C’est à dire à ne pas subir l’objet que nous sommes d’abord, à nous reconstruire, à nous recréer fondamentalement, pour ne plus subir notre existence, pour qu’elle soit une source qui jaillit en vie éternelle.

Cette révélation de l’homme, cet appel à une aventure créatrice, cette vocation qui fait de nous, vraiment, les créateurs de nous-mêmes, dans ce que nous avons de spécifiquement humain, cette vocation correspond à une révélation de Dieu, totalement imprévue, car, précisément, quand nous avons à nous faire, à être les créateurs de nous-mêmes, Dieu se révèle comme Celui qui nous communique ce qui le fait Dieu, c’est à dire cette liberté infinie qui resplendit et qui s’accomplit éternellement au cœur de la Très Sainte Trinité.

Car justement, le Dieu qui Se révèle en Jésus-Christ est un Dieu trinitaire, c’est un Dieu qui est une éternelle communion d’Amour, c’est un Dieu qui ne subit pas Son existence, mais qui la donne éternellement. C’est un Dieu qui n’a de contact avec Lui-même qu’en Se communiquant, c’est un Dieu en qui la Vie circule avec une plénitude infinie du Père dans le Fils et du Fils dans le Père, dans l’embrassement du Saint Esprit.

Et c’est ce fonds mystérieux, adorable, inépuisable, c’est cette liberté divine, c’est ce dépouillement total par lequel Dieu éternellement se donne. Il est justement l’origine d’une création qui ne peut pas être une création d’objet, une création d’esclave, mais une création libre, une création qui est appelée à l’Amour, qui est appelée au don de soi, une création qui peut se saisir tout entière à la racine d’elle-même, pour se donner comme Dieu se donne: le Père au Fils, le Fils au Père, dans le baiser de l’Esprit Saint.

Dieu vient donc nous communiquer en Jésus-Christ une création libre où la créature va devenir créatrice d’elle-même. Et c’est cela qui est particulièrement adorable. Une nouvelle situation où s’efface notre condition de créature, où s’efface notre état de dépendance, où s’institue entre Dieu et nous une relation nuptiale, celle-là même que St Paul célèbre dans ces mots magnifiques de la deuxième Epître aux Corinthiens: « Je vous ai fiancés à un Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure ». (2 Co 11.2)

Il s’agit d’une relation nuptiale, il s’agit d’une relation d’Amour, il s’agit d’une relation où l’Homme est libre, ou, plutôt, est appelé à devenir libre de soi et libre de Dieu!

Il ne subira pas Dieu, car Dieu lui communique ce qu’Il a de plus intime, et fonde son inviolabilité. Dieu ne va pas le saisir comme un objet, S’imposer à lui comme une force aveugle et inconsciente, Dieu va l’appeler à se donner à Lui, et Dieu, d’abord, Se donnera totalement à lui, jusqu’à la mort de la Croix.

Quelle grandeur! Quel Univers! Quel visage de l’Homme! Et quel Visage de Dieu! Comment aurions-nous pu soupçonner par nous-mêmes cette grandeur et cette dignité!

Mais, en tout cas, c’est dans cette direction qu’il faut chercher le sens unique de cet événement qui est au cœur de l’Histoire, qui en est l’axe essentiel, c’est qu’un autre homme surgit, un autre univers, et un autre Dieu se réveille, du moins un autre Visage de Dieu encore inconnu, et qui ne pouvait resplendir qu’à travers l’humanité de Jésus-Christ.

Aussi misérables que nous soyons nous-mêmes, aussi peu avancés dans cette voie, la création de nous-mêmes nous donne cependant une intention de Sa magnificence, parce que, finalement, ce que nous cherchons éperdument dans les autres, c’est précisément une intériorité; ce que nous cherchons dans les autres, c’est l’esprit, c’est l’origine, c’est leur dignité de créateurs.

Et ce qui nous déçoit pour les autres, qui doit décevoir les autres en nous, ce qui nous déçoit dans les autres, c’est précisément qu’ils restent si souvent dans la condition d’objets, qu’ils subissent leur vie au lieu de la créer, qu’ils s’enferment dans le cercle de leurs déterminismes, qu’ils ne font que graviter autour, ou plutôt à l’intérieur de leur prison. Mais la douleur même que nous éprouvons, cette déception si fréquente en face de l’homme, nous avertit que l’Homme peut être autre chose, qu’il est possible qu’il devienne un créateur, et c’est cela le sens de Noël. Noël, un événement colossal, une création nouvelle où plus aucune créature ne subit son destin, où la création répond à la liberté du Créateur, où Dieu en créant pose des dieux en face de Lui.

C’est par là que nous apprenons la dimension de l’Esprit, c’est par là que nous sommes invités à faire de nous-mêmes le sanctuaire d’une Présence infinie, car personne ne peut s’atteindre lui-même, s’il ne passe par ce chemin d’Amour; personne ne peut joindre sa propre personnalité, s’il ne la crée par le don de lui-même, à l’exemple de Dieu qui est, finalement, le seul chemin vers nous-mêmes, ce Dieu plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.

Noël n’est pas une légende pour amuser des enfants distraits, c’est l’événement colossal, unique, incomparable, qui est l’axe de victoire, qui est l’axe de l’univers et qui lui donne sa signification.

En 1944, au moment où l’Allemagne commençait à éprouver d’énormes difficultés, un professeur de Munich et trois étudiants furent décapités à la hache, et la nuit qui suivit cet événement, toute la ville de Munich se couvrit de cette inscription: « Der Geist lebt! » « L’esprit vit! L’esprit vit! »

Ce commentaire émouvant est une parabole du mystère qui nous rassemble ce soir: on peut tuer l’homme, le décapiter, il revit dans un destin éternel; l’esprit vit quand il a choisi d’aimer.

Et c’est cela que nous voulons retenir ce soir. Nous ne sommes pas convoqués ici, autour d’une légende, nous ne sommes pas invités à un jeu d’enfants distraits; nous sommes confrontés avec notre vocation essentielle, avec la seule vision du monde qui soit compatible avec notre dignité.

Nous découvrons précisément cela, que Dieu a créé des créateurs, que Dieu a communiqué ce qu’il y a de plus intime en Lui: cette liberté qui resplendit dans la Trinité divine où, justement, la Vie divine circule éternellement sans jamais appartenir à personne, dans un élan d’Amour infini. Et c’est cela que Dieu nous communique: il veut faire de nous des dieux, Il nous appelle à nous créer, à créer tout l’Univers, à le transformer, en lui communiquant la Lumière de l’Amour.

C’est ce que nous voulons voir dans la crèche du Seigneur, dans ce petit enfant, où toute la création fait un nouveau départ. Dans cette fragilité pressée contre le sein de la Vierge, il y a tout l’avenir du monde, il y a toute la grandeur de l’univers, il y a la révélation incomparable de ce Dieu qui est intérieur à nous-mêmes et qui nous appelle à devenir ce qu’Il est.

C’est cela que nous voulons laisser pénétrer ce soir dans notre cœur, nous ne sommes pas une fête infantile, nous sommes mis en face de la création qui nous incombe, d’une création qui est remise entre nos mains, où le sens même de l’existence est de nous échanger avec Dieu, de Lui donner en nous une nouvelle incarnation, et de laisser resplendir, à travers notre visage, ce Visage de fête, ce Visage d’Amour, ce Visage de tendresse, ce Visage de pauvreté, ce Visage qui nous est confié, ce Visage qui est l’espérance du monde, qui est le sens de la création, ce Visage de Dieu qui veut naître ce soir de notre cœur, afin que ce soit de nouveau Noël aujourd’hui, mais pour de vrai! Un vrai Noël au-dedans de nous-mêmes, où va resplendir le Visage de Jésus-Christ, ce Visage adorable, ce Visage dont la Liturgie dit magnifiquement qu’il est:

« Le Visage de fête du Christ Jésus ».

 

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