Groupe de partage AMZ Relais Mont-Royal

 

Cette homélie de Maurice Zundel a été proposé aux participants du groupe partage AMZ du Relais Mont-Royal lors de sa réunion du le 3 décembre dernier à 19h30. Tous sont  les bienvenus. Contacts    pour ce groupe : 514-858-6107  et aux AMZ 514-39-3958

Noël

Le Christ nous révèle un Dieu souffrant et voilé

En parlant de l’amour de l’homme et de la femme, Nietzsche a dit ce mot bouleversant et magnifique: »Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ».

Il y a peu de paroles qui trouvent en moi un écho plus profond que celles-là de la part du prophète de l’athéisme. Rien ne peut nous toucher davantage en effet, que cette profession de foi incroyable et inépuisable: »Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ».

On voit que l’athéisme se définit par des dieux ennemis et qu’un athée peut, au fond de son coeur, avoir gardé de l’Évangile ce qu’il y a de plus précieux et de plus essentiel: car personne peut-être, dans le monde moderne, n’a abordé le Christianisme avec plus de concision, que Nietzsche, quand il écrit: »Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ».

La religion du Christ en effet, c’est la religion d’un Dieu souffrant et voilé.

Si nous traversons les différentes couches des rédactions de l’Evangile, qui sont une préparation à la grande révélation qui éclatera sur la croix du Seigneur, nous arriverons à ce moment unique dans l’Histoire du monde où Notre-Seigneur, à genoux devant ses disciples, leur lave les pieds.

Jésus à genoux devant ses disciples, c’est cela le coeur de l’Evangile, c’est cela qui éclate ce soir dans le Mystère de Noël, c’est que Dieu est au-dedans de nous. Non pas là-bas, derrière le ciel étoilé, comme s’Il trônait dans une cour pharaonique, mais ici, maintenant, au plus intime de nous.

Un autre visage de Dieu surgit dans l’univers, et qui nous révèle l’essentiel: que nous soyons délivrés des idoles! Reconnaître Dieu comme une présence dans l’homme, c’est découvrir précisément Jésus à genoux devant ses disciples au Lavement des pieds, Jésus qui vient nous libérer à tout jamais d’un dieu idolâtrique.

Jamais l’Homme n’a été l’objet d’un pareil acte de foi. Jamais l’Homme n’a été magnifié, glorifié à ce degré! c’est donc en nous qu’il faut chercher l’infini. Il y a en chacun de nous une valeur illimitée qu’il s’agit de découvrir pour atteindre en nous à l’authenticité de l’Homme.

Et pourtant, nous en sommes la plupart du temps toujours inconscients. Que nous soyons les porteurs de la divinité, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes, et qu’elle constitue en quelque sorte, notre véritable identité, elle échappe complètement à notre imagination, à notre sensibilité.

C’est pourquoi si Dieu est en nous un Dieu voilé, Il est par là même un Dieu souffrant, car Il est voilé par nous, voilé par nos complicités, par notre aveuglement, par la servitude de nos passions. Il est voilé par ce moi que nous avons toujours à la bouche, par ce moi possessif qui nous empêche d’atteindre à nous-mêmes et qui constitue le plus formidable écran entre Dieu qui demeure en nous et nous-mêmes.

Jésus est donc infiniment solidaire à la fois de cet homme que nous sommes, aveugle, et pourtant porteur de Dieu, et de ce Dieu voilé et souffrant qui est en nous une attente infinie, mais qui ne veut pas forcer le barrage de notre égocentrisme, qui ne veut pas s’imposer bien qu’Il s’offre toujours.

Nous sommes ainsi appelés ce soir, à faire cet acte de foi en l’Homme, à découvrir au plus profond de nous-mêmes, ce ciel intérieur. Il n’y en a pas d’autre.

Mais comment le découvrir en nous, si nous ne pouvons pas briser l’écran de notre égocentrisme ? Quel est le chemin vers ce Dieu caché au plus intime de nous-mêmes? ce chemin c’est Jésus, Lui-même… comment ?

Il est bien clair que si Dieu est au-dedans de nous, Il n’avait pas à descendre d’un ciel imaginaire. S’Il est en nous, Il était déjà là, et toujours déjà là. Il ne cesse jamais de nous prévenir, de nous attendre. c’est nous qui ne sommes pas là! Et c’est bien là justement ce retournement essentiel à accomplir dans le Mystère de Jésus: Dieu est toujours là, c’est l’Homme qui est absent. Il est déjà venu depuis toujours. c’est l’Homme qui doit venir à Dieu. Le Mystère de l’Incarnation, c’est justement le Mystère de l’Homme qui vient à Dieu. Et l’Humanité qui souffre, c’est l’Humanité qui est enracinée dans l’Amour infini qui est Dieu, dans cet Amour qui n’est qu’un Amour, qui à cause de cela, est désarmé, qui à cause de cela, est infiniment pauvre, incapable de jamais s’imposer.

On parle des droits de Dieu! c’est un langage inadéquat. Dieu est une offrande infinie. Il ne peut faire rien d’autre que S’offrir aux autres, dans cette mystérieuse crucifixion au plus intime de nous. En Jésus l’Humanité enfin éclot dans la Lumière de Dieu, enracinée en Dieu, subsistant en Dieu, n’ayant plus d’autre lien avec elle-même que Dieu. Et c’est cela le Christ, Notre-Seigneur.

Non pas une espèce de personnage fantastique et mythologique, mais un Homme dans la plénitude de Sa grandeur, de Sa dignité et de Sa liberté, un Homme… mais qui n’a d’autre lien avec soi que Dieu, un Homme dont le »moi » est l’« autre », un Homme qui peut dire d’une manière unique et incomparable: »Je est un autre », préfigurant ainsi notre vocation, puisque finalement nous n’arriverons à réaliser cette grandeur et à faire rayonner cette valeur infinie qui est Dieu en nous, qu’en nous désappropriant de nous-mêmes, pour que Dieu devienne notre vrai moi, pour qu’en nous aussi, Il soit un autre.

C’est là le chemin, il n’en est pas d’autre: c’est Jésus-Christ. Au commencement Jésus-Christ apporte cette nouvelle qui éclate précisément dans cette nuit sainte: Jésus réalise en Lui la plénitude de l’Homme dans la parfaite Incarnation de Dieu.

Dieu, qui était toujours déjà là, prend possession totalement de l’Humanité: cette Humanité immergée dans Son Amour, enracinée dans Sa subsistance, qui est l’Humanité de Jésus-Christ. cette Humanité diaphane, cette Humanité sans ombre, cette Humanité universelle, cette Humanité capable de vivre en chacun de nous parce que totalement désappropriée d’elle-même, cette Humanité va devenir en nous le ferment de notre libération.

Jésus-Christ vient nous aspirer vers la divinité qui demeure en nous en faisant sauter le barrage de notre égocentrisme, qui s’identifie peu à peu avec ce visage adorable imprimé dans nos coeurs. Il nous apprendra à rendre un témoignage de toute notre vie à cette Présence unique qui est la respiration de notre liberté.

Jésus-Christ est le cas limite de ce à quoi nous sommes appelés. car finalement on n’est vraiment soi-même, on n’est vraiment source et origine, on n’est vraiment créateur de soi et de tout l’univers que dans la mesure où l’on fait en soi un vide illimité pour accueillir cette Présence infinie qui ne cesse jamais de nous attendre au plus intime de nous.

En Jésus, ce vide est totalement accompli. Son Humanité est incapable de s’approprier quoi que ce soit. Elle ne s’atteint elle-même qu’à travers la Divinité, qu’à travers la subsistance du Verbe, à travers l’éternelle pauvreté du Fils unique qui n’est qu’une offrande éternelle au Père.

Et c’est par là que Jésus-Christ va nous guérir de nous-mêmes, nous guérir de cette possession de nous-mêmes par nous-mêmes. C’est en suscitant en nous un espace illimité, à la mesure tout au moins où ce soir, nous l’accueillerons pour devenir un peu plus nous-mêmes, pour atteindre à une authenticité plus grande pour rejoindre nos frères dans une communion plus universelle, pour laisser transparaître Dieu dans sa très sainte et très émouvante pauvreté.

Dans cette nuit se révèlent à la fois l’Homme et Dieu: l’Homme que nous ne sommes pas encore, mais que nous sommes appelés à être; et Dieu tel qu’Il ne peut qu’apparaître dans une Humanité diaphane, totalement désappropriée d’elle-même, dans une Humanité qui fait passer à travers elle cet Amour qui n’est qu’Amour, dans sa subsistante et éternelle pauvreté.

Noël, ce n’est pas une légende pour amuser les enfants. Noël, qui marque le tournant de l’Histoire universelle, Noël, par rapport à quoi s’ordonnent tous les siècles, Noël, c’est notre naissance à nous-mêmes, à notre dignité, à notre grandeur, à notre liberté.

Telle est la Révélation de Dieu, non plus comme un Maître qui nous domine, qui revendique ses droits sur nous, mais comme un Amour caché en nous qui ne cesse de nous attendre parce qu’Il ne pourra jamais que nous aimer.

C’est ce que Nietzsche avait deviné quand son athéisme finalement se tournait contre un faux Dieu. Il avait le pressentiment du vrai Dieu qui est au-dedans de nous, un Dieu souffrant et voilé!

Mais si nous sommes ici, c’est parce qu’au fond de nos coeurs, un certain appel de générosité demeure encore vivant. Si nous sommes ici, c’est parce que nous ne voulons pas que Dieu demeure à jamais en nous un Dieu souffrant et voilé, c’est parce qu’aujourd’hui, nous voulons humblement, silencieusement l’accueillir au plus intime de notre coeur et faire taire tous les bruits qui nous maintiennent à la surface de nous-mêmes dans l’esclavage de nos instincts. c’est que ce soir, nous venons ensemble nous offrir silencieusement à celui qui veut naître au plus intime de nous, afin que Dieu, le Dieu vivant, le Dieu qui n’est qu’Amour, le Dieu éternel, le Dieu infiniment pauvre, le Dieu qui nous attend au plus intime de nous, ne soit plus un Dieu souffrant et voilé.

Une homélie de Maurice Zundel pour Noël
Ta parole comme une source p. 67
ed. Anne Sigier 1987

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