Ce que dit Maurice Zundel de l’homme

L’homme est en devenir.

Il est initialement préfabriqué
par les déterminismes qu’il reçoit.

Mais il a à se faire :
devenir libre,
être le berceau de Dieu,
être origine,
être un espace transparent,
et assumer sa grandeur.

Zundel et l’homme

« Tout le problème que nous sommes c’est que nous ne naissons pas «homme», c’est que notre dignité est un appel, une vocation, immense, imprescriptible, mais non pas un donné que nous trouverions dans notre berceau. L’homme a à se faire «homme».

On est d’abord quelque chose : vous n’avez pas choisi de naître, vous n’avez pas choisi de naître de tels parents, vous n’avez pas choisi votre hérédité, vous n’avez pas choisi votre religion, vous n’avez rien choisi et, tout d’un coup, vous prenez conscience que vous existez. Et quand vous dites, ou quand un enfant a assez de génie pour se dire «j’existe», il doit ajouter aussitôt «Mais je n’y suis pour rien !».

S’il doit être une personne, exprimer une personnalité ou la conquérir, s’il doit faire preuve de dignité, justifier cette inviolabilité, ce mystérieux dedans dont il interdit l’accès aux autres, il faut qu’il se conquière lui-même, qu’il dépasse, qu’il transforme radicalement son moi préfabriqué, qu’il devienne l’origine et la source et le créateur de lui-même, «qu’il naisse de nouveau».

Il y a une seconde naissance qui est la naissance de la personne, de la dignité, de l’inviolabilité, de l’immortalité, sans laquelle on ne peut pas être homme. Il faut que vous compreniez cela, parce que c’est capital. Toute la misère du monde, c’est que l’homme n’existe pas ! Peut-il se faire ? Là est la question. Si ce problème c’est nous-même, si nous sommes ce problème, quelle en est la solution ?

Il ne peut être question de dire qu’à partir de là l’homme qui ne sent pas qu’il est un problème, l’homme qui ne sent pas que son «je-moi» qu’il a toujours à la bouche c’est un cadenas, c’est une prison, ce n’est pas lui c’est simplement le poids de tous les déterminismes, le poids de toutes les servitudes internes qui sont les pires. Car si je suis l’esclave de mes préjugés, de ma convoitise, de ma cupidité, de mon ambition, de mon orgueil, de mon avarice, je suis ligoté, je suis cadenassé dans la prison la plus étanche.

Tout le problème est celui de notre libération : pouvons-nous passer d’un moi possessif qui est une prison, à un moi oblatif, offert, qui est un espace illimité ? devenir un bien commun, un bien universel tel que toute l’humanité soit intéressée à le défendre ?

Les Droits de l’homme supposent que chacun porte en lui-même le bien commun, qu’il est le bien commun, qu’il est un bien universel, parce que sa solitude est une source inépuisable de Lumière et d’Amour. Nous sommes loin du compte !

Cela, évidemment, c’est l’appel, c’est cela notre vocation, c’est cela l’exigence fondamentale ».

Extraits d’une catéchèse d’adultes,
Paroisse Sainte-Clotilde à Genève, 1973

« Ou bien l’homme est ce robot qui ne signifie absolument rien et qui n’a pas à chercher, à sa vie, un sens, ou bien l’humanité, qui n’est pas robot, se situe dans un monde qui n’est pas encore, que nous avons à créer en nous créant nous-même.

Il ne s’agit pas d’inventer seulement des machines mais de nous inventer nous-même. Mais comment créer cet univers ? Comment nous inventer, comment inventer toute réalité en lui découvrant une dimension nouvelle ? Comment échapper au robot collectif d’une société de fer où le lavage de cerveau identifie absolument toutes les notions et toutes les actions ? Ou comment échapper, à l’autre pôle, à une anarchie qui fait de l’humanité une jungle ?

Il n’y a qu’une issue : c’est celle, que nous expérimentons en rencontrant, en nous et dans les autres, un univers de valeurs qui nous rassemble tous dans un point central, le même, où à la fois nous entrons en contact avec un ‘nous-même’ que nous ne connaissions pas, un nous-même qui est intérieur aux autres, parce que intérieurs les uns aux autres, nous coïncidons avec un ‘X’, avec une Présence toujours reconnue et toujours inconnue, toujours plus profondément reconnue dans la mesure où nous continuons notre effort de nous soustraire au robot, d’ajouter au monde préfabriqué une dimension de liberté qui tient tout de nous, qui fait surgir en nous une Vie inépuisable ».

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